L’apprentissage est un processus chaotique… et c’est bien ainsi!

12 octobre 2011



Notre époque abonde en documents et rapports portant sur l’apprentissage au XXIe siècle et sur ses résultats. Ces rapports et documents traitent de la nécessité pour les étudiants d’acquérir un esprit critique, une capacité d’analyse ainsi que des aptitudes à la résolution des problèmes, à la communication et au travail en équipe. La plupart des établissements, des enseignants et des gouvernements ont de tout temps eu l’ambition de leur procurer ces atouts. Après tout, quel établissement ne souhaite pas que ses étudiants soient de bons communicateurs? Lequel oserait laisser entendre que l’aptitude à résoudre des problèmes est sans importance? La collaboration est depuis toujours présentée comme étant aussi essentielle que l’apprentissage.

Le contenu des documents et des rapports précités n’est-il qu’abstraction, ou met-il au contraire en lumière des aspects tout aussi essentiels que nouveaux du processus d’apprentissage? En matière d’apprentissage, le contexte est crucial. Les établissements dont la démarche d’enseignement repose encore sur le modèle industriel des années 1950 peuvent-ils sérieusement prétendre inculquer un esprit critique aux étudiants du XXIe siècle? Une vingtaine ou une quarantaine d’étudiants assis en classe peuvent-ils acquérir les atouts nécessaires à la remise en question de leurs propres points de vue et de ceux d’autrui?

En 1828, le rapport Yale sonnait déjà l’alarme devant l’incapacité des universités à répondre aux besoins nouveaux de l’époque : « Certains pensent que nos collèges doivent adopter de nouvelles méthodes. Ils les jugent inadaptés à l’esprit et aux désirs de notre temps et condamnés à être bientôt désertés, à moins qu’ils ne parviennent à mieux prendre en compte l’esprit d’entreprise de la nation. »

Ce discours vous semble familier? Nos établissements ont-ils jamais su répondre aux besoins de leur temps? Personnellement, j’en doute. La plupart du temps, l’enseignement et l’apprentissage sont source de disputes, alimentent les conflits culturels ou les engendrent. Or, ce n’est pas négatif; qu’on le veuille ou non, pour le meilleur ou pour le pire, l’apprentissage n’est pas qu’une question d’information, d’établissement ou de réaction aux suggestions ou au discours des enseignants. Les lieux d’interaction sociale au sein des établissements d’enseignement ne vont pas sans rappeler les sites des médias sociaux : ils abritent un débat souvent bien plus productif que celui qui est cadré au moyen d’artifices quelconques.

Les établissements d’enseignement ont la prétention de croire que la vie de leurs étudiants tourne autour d’eux. Ils se voient comme des plaques tournantes autour desquelles graviterait tout l’apprentissage. Or, pour l’essentiel, l’apprentissage ne procède pas d’une intention claire : le désir des étudiants d’apprendre se heurte à bien des facteurs, qui vont de leur propre état émotionnel à leurs interactions avec leurs compagnons de classe et avec les enseignants. L’apprentissage ne procède pas non plus d’une démarche linéaire, ce qui désarçonne totalement les décideurs. Ces derniers ont de toute évidence oublié que le jeu est essentiel au processus d’apprentissage, et qu’il n’est pas facile de parvenir à des résultats positifs en présence de lacunes sur les plans de la compréhension et du savoir. En réalité, la tendance à vouloir dompter la nature par essence chaotique de l’apprentissage conduit à des examens et à des modes d’évaluation qui déterminent non pas ce que les étudiants ont réellement appris, mais à quel point ils sont aptes à fournir les résultats que l’on attend d’eux.

Dans le cadre des discussions sur l’apprentissage et l’enseignement, on entend régulièrement dire que nos établissements postsecondaires sont tous, à divers degrés, sur le déclin, voire à l’article de la mort. « En ce 2 juillet 1862 a succombé à Washington D.C., au terme d’une longue maladie, l’American Liberal Arts College, âgé de 226 ans. » On parle beaucoup de nos jours du déclin des sciences humaines aux États-Unis et au Canada. Pourtant, l’économie culturo-numérique actuelle a besoin de ce que les étudiants en sciences humaines peuvent lui apporter. Ce type de contradiction existe depuis fort longtemps.

Dans notre précipitation à mettre en lumière l’utilité de l’enseignement, nous avons réduit l’apprentissage à une série de « cours » majoritairement conçus par une structure qui privilégie la vitesse à la progression graduelle. Les apprenants savent pourtant intuitivement qu’il est impossible d’acquérir un nouveau savoir par la seule consommation d’information. De même, les enseignants savent intuitivement qu’il est sans doute plus important de prendre en compte l’intelligence émotionnelle et les besoins de leurs étudiants que de promouvoir l’apprentissage par cœur. Les établissements tentent de cloisonner l’apprentissage par disciplines. Une grande partie de leur démarche structurelle entrave le changement, y compris le fait que l’embauche des nouveaux enseignants continue de se faire en fonction des disciplines.

Quand l’économie est en crise, les décideurs se tournent vers les établissements d’enseignement pour résoudre les problèmes immédiats en matière de chômage, un peu comme si ceux-ci pouvaient instantanément former la main-d’œuvre nécessaire pour relever les défis économiques du moment. C’est entre autres pour cette raison que le secteur privé a pris une telle place dans l’enseignement : il joue sur la crainte des apprenants de ne pas décrocher d’emploi à moins de disposer des compétences précises exigées pour tel ou tel poste. Les décideurs amplifient cette crainte en liant le financement des établissements d’enseignement publics aux prétendues exigences du marché du travail, souvent fondées sur des données en retard de plusieurs années sur la situation économique réelle.

À l’heure de la modalisation, il est de plus en plus difficile de prévoir le cours que prendra l’économie et de gérer la complexité des choses. Les établissements d’enseignement devraient être des lieux où l’on ne craint pas de favoriser la pensée complexe, l’action, la création et le travail en commun.

Nos établissements d’enseignement ne se meurent pas, même si certains sont condamnés à disparaître. Le discours au sujet de leur valeur est désormais inhérent aux démocraties occidentales. Le défi à relever consiste à comprendre comment modifier cette valeur afin qu’elle reflète et renforce la capacité des apprenants à engendrer, à façonner et à contribuer aux sociétés du savoir.

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