Formation professionnelle et enseignement supérieur

14 septembre 2011



Nous assistons actuellement à une transformation globale de nos universités, ces établissements d’enseignement supérieur qui sont rapidement en train de devenir des écoles professionnelles et techniques. L’« enseignement supérieur » est de plus en plus considéré comme une entreprise chargée de transmettre aux étudiants les compétences techniques directement liées aux emplois auxquels ils se destinent. Partout, un intérêt obsessionnel est accordé aux titres de compétence, aux certificats et aux qualifications au détriment de l’éducation.

Au cœur du dilemme, on constate l’existence d’un conflit direct entre la vision de l’université en tant qu’établissement voué à la préservation et à la diffusion de l’activité savante et de l’éducation et celle de l’université en tant que lieu de formation qui a pour but de transmettre aux étudiants les compétences nécessaires pour le marché du travail et l’économie. En termes clairs, l’université est-elle un établissement voué à l’éducation ou à la formation professionnelle?

Il est désolant de constater que l’idée selon laquelle l’éducation et la préparation au marché du travail appartiennent à deux notions distinctes perd rapidement du terrain. Le mot « éducation » est désormais utilisé – même par des personnes avisées – plus ou moins comme un synonyme de « préparation à la carrière ». Cette confusion est exacerbée par le fait que les discussions sur l’enseignement supérieur sont dominées par des mots et des concepts empruntés au monde des affaires, et ce vocabulaire influence notre façon de penser et d’agir. À titre d’exemple, la haute direction des universités emploie couramment des stratégies comme la « gestion de la qualité totale » ou la « responsabilité axée sur la gestion ». Dans le même ordre d’idées, le Globe and Mail affirme, dans son rapport sur les universités, que celles-ci doivent envisager l’étudiant comme un « client ». De l’avis du rédacteur en chef du quotidien, ce changement de vocabulaire aurait dû se produire depuis longtemps.

Par conséquent, les universités agissent désormais comme toute autre entreprise rationnellement constituée sur le marché, s’efforçant de satisfaire les « clients » (ceux que bon nombre d’entre nous s’entêtent à appeler les « étudiants ») actuels tout en trouvant de nouvelles façons d’augmenter leur part de marché. La façon évidente d’y parvenir est d’offrir aux clients ce qu’ils demandent – du moins, selon les spécialistes du marketing –, c’est-à-dire des titres de compétences professionnels qui se traduisent par des emplois. Autrement dit, nous avons permis que la tradition canadienne en matière d’éducation dont nous étions si fiers soit réduite à ce que nous appelions auparavant, de façon plus juste et plus honnête, la « formation liée à l’emploi ».

Aucun établissement d’enseignement ne peut répondre à tous les besoins. Les universités doivent se concentrer sur ce qu’elles font de mieux, soit cultiver chez l’étudiant la quête du savoir qu’Aristote considérait comme une des caractéristiques fondamentales de l’être humain. L’idéal ancien et inestimable que nous entretenons en matière d’éducation est menacé de disparition. Cet idéal correspond à la notion initialement exprimée par les Grecs selon laquelle l’humain peut uniquement réaliser son plein potentiel en cultivant son esprit et son intelligence critique. Nous appartenons à une espèce qui a besoin de stimulation intellectuelle. Nous avons besoin de repousser les limites de notre imagination et aspirons à devenir pleinement conscients de notre existence. Nous nous efforçons d’exploiter au mieux notre potentiel et de nous réaliser pleinement.

Telles sont les visées de l’apprentissage libéral, celles qui guidaient jusqu’à très récemment la mission centrale des universités, c’est-à-dire l’éducation des étudiants au premier cycle. Elles ont été rejetées sur la base d’intérêts sans vision dans le but de servir une logique purement économique.

Le défi qui nous attend est de redonner à l’éducation un sens qui transcende celui des besoins du marché. Nous devons rétablir l’idéal intemporel qui a fait ses preuves en matière d’éducation, celui qui estime que l’étudiant est plus qu’un simple client, et que l’éducation – différente de l’instruction – relève fondamentalement des caractéristiques et des réalisations propres à l’humain. Laissons de côté les considérations pragmatiques et utilitaristes fondées sur la satisfaction des besoins de l’État-entreprise.

Patrick Keeney est professeur adjoint à la faculté d’éducation de la Simon Fraser University. Il enseigne actuellement à l’école d’éducation de la Thompson Rivers University et est corédacteur de la revue Prospero: A journal for new thinking in philosophy for education

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