Que peut-on « retirer » d’un diplôme en arts et en sciences humaines?
La question titre est régulièrement posée aux membres du milieu universitaire par les parents, les étudiants, les bailleurs de fonds et même par certains de leurs collègues d’autres disciplines. À titre de doyen de la faculté des études supérieures ou de président de la Fédération canadienne des sciences humaines, je l’entends moi-même fréquemment.
À maints égards, cette question s’inscrit dans le cadre d’une interrogation sur l’objectif des universités et sur leur rôle au sein de la société. Les relations des universités canadiennes avec les collectivités, leur région et le pays évoluent constamment. Les gouvernements, les employeurs et les étudiants les poussent à adapter leur enseignement aux réalités changeantes du marché, ainsi qu’à faire en sorte que la recherche et l’enseignement universitaires contribuent concrètement à améliorer l’ensemble de la société.
Le contexte politique et économique actuel donne lieu à des préoccupations justifiables relativement aux emplois, au rendement des investissements et aux systèmes financiers mondiaux en difficulté. Les universités canadiennes affrontent une concurrence croissante de la part des établissements étrangers qui, grâce aux investissements consentis à l’éducation – en particulier dans les domaines scientifique et technique –, forment aujourd’hui un nombre étonnant de diplômés hautement qualifiés.
Dans ce contexte, peut-on considérer que l’éducation reçue par les étudiants canadiens en arts et en sciences humaines les prépare à répondre efficacement aux besoins du marché du travail et de la société en pleine évolution? Tout dépend en réalité de ce que chaque étudiant retire de sa formation. Qu’il s’agisse d’une formation en éducation préscolaire, en politiques publiques, en traduction ou en étude comparative des religions, chaque discipline permet aux étudiants d’acquérir des connaissances, des méthodes de travail et une expertise en recherche.
Pourtant, comme il en va de la formation en science, en médecine et en génie, la formation en arts et en sciences humaines procède d’une approche plus vaste sur le plan intellectuel : il ne s’agit pas seulement d’accumuler de l’information, mais plutôt de savoir l’interpréter. Que l’on soit en présence d’étudiants plongés dans l’étude des tribunaux médiévaux ou fascinés par les conséquences de la rénovation urbaine sur les sans-abri, il est essentiel, pour répondre aux besoins du marché du travail et de la société, de stimuler l’esprit critique ainsi que l’ouverture et la souplesse d’esprit des étudiants.
S’il est une notion que les étudiants doivent intégrer dans notre monde en rapide mutation, c’est bien le fait qu’aucune discipline n’a le monopole de la connaissance. Les diplômés en arts et en sciences humaines ont un avantage : la portée de la formation qu’ils reçoivent les dote de bases formidables qui leur permettront de se situer facilement au fil de leur parcours dans les méandres complexes du XXIe siècle.
Les récentes évolutions observées au sein de Google témoignent de ce qui précède. Selon l’un des vice-présidents de l’entreprise, parmi les 6 000 personnes que compte embaucher ce géant d’ici un an, de quatre à cinq mille devraient être titulaires d’un diplôme en arts ou en sciences humaines. Nul acteur du secteur des médias numériques ne saurait exister sans la technologie, les sciences ou le génie, mais nul ne saurait réussir sans compter sur des diplômés en littérature, en linguistique, en rédaction-conception, en sociologie ou en communication aptes à produire des contenus narratifs et à situer les nouvelles technologies dans des contextes culturels élargis.
Le secteur des hautes technologies n’est toutefois pas le seul à être en quête de ce que peuvent offrir les diplômés en arts et en sciences humaines. Mon travail au sein du département d’histoire de l’Université Concordia, à Montréal, m’a ainsi permis de constater la réelle soif de savoir du public, dont témoigne l’étonnant succès du Centre d’histoire orale et de récits numérisés. Ce centre est devenu un véritable rassembleur. Il attire à la fois des étudiants et des chercheurs qui se livrent ensemble à un travail interdisciplinaire et de multiples partenaires issus de la collectivité, qui s’emploient à numériser les récits du vécu de personnes et de groupes issus de diverses sphères sociales. Les initiatives de ce type se multiplient, faisant du Canada le chef de file en matière de sciences humaines numériques. Le cas du Global Campus Network de la Ryerson University, à Toronto, montre, par exemple, comment un réseau initialement conçu comme outil d’enseignement des arts radiophoniques et télévisuels peut donner naissance à d’incroyables partenariats interétablissements, à l’échelle du monde, à des collaborations en matière de recherche et à d’interactions créatrices entre étudiants. L’initiative n’a pas fait qu’aider les universitaires à repenser la notion même de « classe », ce « réseau mondial » a également su attirer l’attention du secteur de la radiotélédiffusion.
Si complexes et impressionnants que soient ces projets, il importe de se rappeler que le savoir ne saurait reposer uniquement sur le numérique. On aurait tort de sous-estimer la capacité des méthodes traditionnelles en arts et en sciences humaines à susciter l’enthousiasme et à favoriser le changement. La compréhension de la condition humaine et la quête du savoir en soi sont de nature à inspirer de nouveaux modes de réflexion sur le monde dans lequel nous vivons, y compris sur le déterminisme structurel, culturel et disciplinaire de la pensée.
Dans l’ensemble de la sphère sociale et économique, au sein du secteur public comme du secteur privé, les diplômés en arts et en sciences humaines sont appelés à jouer des rôles stimulants, imaginatifs et concrets. Ironiquement, ce que « retirent » nombre d’entre eux de leur diplôme consiste en un savoir, des compétences, une inspiration et une créativité qui leur permettent d’emprunter des directions que ni leurs professeurs ni leurs mentors, ni a fortiori leurs parents, n’auraient imaginées.

